Le protoxyde d’azote (gaz hilarant) : réel problème de santé publique ?

Depuis environ deux ans, divers signalements suggèrent que la consommation de protoxyde d’azote est en augmentation en Belgique ainsi que dans d’autres pays voisins, et qu’elle n’est plus confinée aux seuls milieux festifs. En effet, de nombreuses cartouches métalliques sont retrouvées régulièrement dans l’espace public de certaines communes bruxelloises et wallonnes. Selon toute vraisemblance, ce produit est désormais aussi consommé en groupe par des adolescents.

Quelle est l’ampleur de cette consommation?

Selon l’enquête HBSC 2018, environ 3% des élèves wallons et bruxellois scolarisés dans l’enseignement secondaire supérieur (2ème et 3ème degrés) ont déjà consommé du protoxyde d’azote (N2O) au moins une fois dans leur vie. Ce niveau de prévalence reste particulièrement bas si on le compare à leur consommation d’alcool et de cannabis (environ 56% et 27% respectivement pour l’ensemble des deux régions francophones), et il avoisine les niveaux de prévalence des autres drogues illégales (ecstasy, cocaïne, LSD…). La majorité des adolescents qui ont consommé du protoxyde d’azote ne l’ont fait qu’une ou deux fois, ce qui suggère que l’usage de ce produit est plutôt occasionnel et opportuniste. Mais une poignée de jeunes semble en avoir consommé plus régulièrement.

Fréquence d’usage de protoxyde d’azote (exprimée en nombre de jours) au cours de la vie chez les élèves de l’enseignement secondaire supérieur de la Fédération Wallonie-Bruxelles, par région, 2018

FWB Wallonie Bruxelles
Jamais 96,8% 96,62% 97,21%
1 à 2 jours 2,0% 2,06% 1,55%
3 à 9 jours 0,9% 0,97% 0,45%
10 à 29 jours 0,3% 0,17% 0,78%
30 jours ou + 0,1% 0,18% 0,02%

Source : Comportements, santé et bien-être des élèves – Enquête HBSC 2018 en Fédération Wallonie-Bruxelles – Sipes (Ecole de Santé Publique – ULB).

L’usage de ce produit augmente significativement avec l’âge des répondants et concerne davantage les garçons que les filles. Actuellement, les adolescents (en particulier les mineurs d’âge) ne semblent donc pas davantage s’orienter vers ce produit. L’enquête HBSC ne permet pas de documenter une éventuelle augmentation de l’usage de protoxyde d’azote, dans la mesure où l’usage de ce produit n’était pas spécifiquement étudié lors des enquêtes antérieures. La consommation pourrait en outre avoir augmenté depuis 2018.

Au niveau du centre Antipoisons belge, les appels faisant mention de cas d’exposition au protoxyde d’azote sont rares mais en légère augmentation : 2 en 2016, 5 en 2017, 9 en 2018 et 10 en 2019 (en date du 12 décembre). Malheureusement, nous ne disposons pas actuellement d’un monitoring des prises en charges aux urgences permettant de comptabiliser exhaustivement les cas d’usage problématique.

Quels sont les risques liés à la consommation de protoxyde d’azote?

La consommation de protoxyde d’azote peut entraîner, comme toute substance psychoactive, des effets indésirables et des dommages. Les incidents liés à l’usage récréatif sont rares, y compris dans les pays où ce produit bénéficie d’une forte popularité (van Amsterdam, Nabben & van den Brink, 2015). A ce jour, aucun décès lié à l’usage de ce produit ne semble avoir été recensé sur le territoire belge. En revanche, quelques décès sont survenus ces dernières années dans nos pays voisins (France et Pays-Bas) et plusieurs dizaines au Royaume-Uni, où le produit a bénéficié d’une grande popularité.

Le N2O et les autres inhalants volatiles sont généralement considérés comme peu addictifs en raison des effets aversifs qu’ils induisent en cas d’usage excessif (maux de tête, nausées, vomissements, diarrhées…). Le risque de dépendance est donc très faible. Néanmoins, en cas d’usage répété, il y a un risque de neuropathie lié à une carence en vitamine B12, provoquant des troubles sensoriels, moteurs et cognitifs (Butzkueven & King, 2000 ; Lan et al., 2019 ; Waters, Kang, Mazziotta, & DeGiorgio, 2005). Bien que le tableau clinique s’améliore généralement après arrêt de la consommation et traitement à la vitamine B12, certaines séquelles peuvent perdurer en cas d’usage abusif prolongé, en particulier des déficits sensoriels (Lan et al., 2019).

 Que peut-on faire face à ce phénomène?

Face à l’augmentation des traces d’usage dans l’espace public, des inquiétudes ont émergé et certaines communes ont pris des mesures (via une adaptation du règlement général de police) de manière à restreindre la vente des capsules à chantilly aux mineurs d’âge ou afin de pouvoir verbaliser l’usage dans l’espace public. Des restrictions locales ou nationales n’auront probablement qu’un faible impact sur la disponibilité du produit, dans la mesure où il restera accessible dans les communes ou pays voisins, via une commande sur Internet, ou encore via un achat par un pair majeur. Et sanctionner l’usage dans l’espace public ne fera que le pousser dans la clandestinité, ce qui est généralement contre-productif.

Etant donné 1) le niveau de prévalence de consommation relativement bas ; 2) le type d’usage qui en est généralement fait (occasionnel et récréatif) ; 3) le faible pouvoir addictif du produit ; et 4) sa faible dangerosité pour autant qu’il soit consommé adéquatement et occasionnellement, il ne paraît pas opportun d’en interdire l’usage ou d’en restreindre excessivement l’accessibilité. En revanche, il est important d’informer préventivement les consommateurs sur les risques liés à la consommation de ce produit et sur les moyens de les minimiser. En France, les signalements d’usage régulier (voire quotidien) avec conséquences neurologiques sont en augmentation (25 cas depuis janvier 2019, dont 10 cas graves), de sorte qu’il convient de rester vigilant par rapport à ce phénomène et d’améliorer les outils de monitoring.

Le présent article est une version abrégée d’un article qui sera publié en janvier 2020 dans la revue de Prospective Jeunesse. Nous les remercions de nous avoir autorisé cette pré-publication. Nous remercions également l’équipe du SIPES (Ecole de santé publique de l’ULB) pour nous avoir autorisé à utiliser ces chiffres issus de l’enquête HBSC 2018 avant leur publication officielle.

 

Références

Butzkueven, H., & King, J.O. (2000). Nitrous oxide myelopathy in an abuser of whipped cream bulbs. Journal of Clinical Neuroscience, 7, 73-75.

Hogge, M. (2020). Le protoxyde d’azote (gaz hilarant): problème de santé publique ou épouvantail médiatique? Prospective Jeunesse: Drogues Santé Prévention, N°88.

Lan, S.-Y., Kuo, C.-Y., Chou, C.-C., Kong, S.-S., Hung, P.-C. et al. (2019). Recreational nitrous oxide abuse related subacute combined degeneration of the spinal cord in adolescents – A case series and literature review. Brain & Development, 41, 428-435.

Van Amsterdam, J., Nabben, T. & van den Brink, W. (2015). Recreational nitrous oxide use. Prevalence and risks. Regulatory Toxicology and Pharmacology, 73, 790-796.

Waters, M.F., Kang, G.A., Mazziotta, J.C. & DeGiorgio, C.M. (2005). Nitrous oxide inhalation as a cause of cervical myelopathy. Acta Neurologica Scandinavica, 112, 270-272.

 



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