GEN-STAR de Belspo : Résumé et recommandations

Commanditée par la Politique scientifique fédérale (BELSPO) et le Service publique fédéral Santé publique, la recherche GEN-STAR entendait évaluer la disponibilité et les besoins en termes d’approches de prévention et de soin sensibles aux questions de genre en Belgique. Elle visait également à identifier les barrières et difficultés qui freinent l’accès aux services des usagères.

Pour cela, les chercheur·e·s de GEN-STAR1 ont identifié les initiatives belges qui fournissent des services destinés aux femmes et/ou les services mixtes sensibles au genre, fait une revue de la littérature, et mené des interviews avec des femmes usagères de substances psychoactives, ainsi que des focus groupes avec des intervenant·e·s des différents services et initiatives identifiés. Nous en résumons ici les principaux constats.

Une approche sensible au genre, qu’est-ce que c’est ?

Le genre, les rôles et représentations qu’il induit au sein d’une population donnée à un moment donnée, est un déterminant de la santé. Un continuum d’approches sensibles au genre visant à agir sur la santé et le genre existe2.

Une approche sensible au genre, a minima, reconnait les normes de genre ; elle peut également prendre en compte les besoins spécifiques des femmes et des hommes, voire agir sur les causes des inégalités de santé basées sur le genre.

Ce type d’approche rassemble un ensemble d’interventions compréhensives, attentives au contexte familial, tenant compte des forces des usagers et usagères, de leurs rapports aux autres et de leurs traumatismes, en offrant un environnement sécurisant, renforçant et encourageant. Ces interventions prennent en compte les expériences communes aux femmes en matière de genre, mais également leurs spécificités propres, leurs différents besoins, préoccupations, expériences et aspirations.

Introduire des approches de promotion de la santé sensibles au genre ou visant à faire évoluer favorablement les inégalités de genre produit des effets sociaux et sanitaires qui contribuent à l’égalité de genre et modifient les normes de genre3.

Différences genrées en matière d’usage de drogues et l’écart de traitement

Il existe des différences genrées significatives en matière d’usage simple et d’usage problématique. La prévalence de l’usage de drogues illicites est plus élevée au sein de la population jeune et masculine. A l’inverse, l’usage récent de somnifères et de calmants est davantage répandu au sein de la population féminine. Il en est de même pour l’usage récent d’antidépresseurs. Et ces tendances toutes féminines augmentent avec l’âge. Les femmes sont proportionnellement plus nombreuses à introduire des demandes de traitement pour ces substances que les hommes4.

Concernant l’alcool, la prévalence d’une consommation problématique est plus élevée chez les hommes. Il semblerait toutefois que les femmes soient plus susceptibles d’entrer en traitement pour un usage problématique d’alcool, proportionnellement aux hommes.

Les résultats de l’étude GEN-STAR montrent que les femmes cherchent davantage des traitements en milieu hospitalier, tandis que les hommes s’adressent plutôt à des centres spécialisés. Les chercheur·e·s de GEN-STAR formulent l’hypothèse que le type de substance faisant l’objet d’un abus explique le choix du type de centre de traitement. Ainsi, puisque les femmes cherchent plus facilement que les hommes à entrer en traitement pour les problèmes liés à l’alcool, elles s’adressent probablement en premier lieu aux hôpitaux.

Certaines études antérieures soulignent que les femmes tendent à entrer en traitement avec des problèmes connexes à l’usage problématique de drogues plus graves que les hommes, ce qui comprend à la fois des problèmes physiques, psychologiques, familiaux et socio-économiques5 6.

Les facteurs d’accès aux services de soins

Les femmes sont donc globalement sous-représentées dans les services de réduction de la demande de drogue et d’alcool7. De nombreux facteurs interviennent dans l’accès aux services de soin des femmes usagères. Ils sont tantôt socio-culturels (par exemple, la stigmatisation sociale, la conformité ou la transgression des rôles genrés8), tantôt socio-économiques (pauvreté, niveau d’enseignement, soutien social), ou encore systémiques (comme l’accessibilité spatiale, temporelle et financière des services en question, les listes d’attente ou l’absence de système de garde pour les enfants).

D’autres facilitateurs ou barrières jouent sur la mise en contact de femmes usagères et des services de soin spécialisés, notamment le manque de coordination entre les différents services spécialisés et non-spécialisés, ou une connaissance lacunaire ou erronée des services existants. Les facilitateurs et barrières qui influencent l’accès aux soins ont une nature intersectionnelle et peuvent dès lors s’influencer et se renforcer les uns les autres. Ces différents facteurs agissent sur l’entrée en traitement, l’abandon de traitement et la rétention en traitement .

Un cadre conceptuel pour des approches sensibles au genre dans les services de soin

Les intervenant·e·s des différents services, ainsi que les usagères consulté·e·s ont souligné le caractère incontournable d’une approche intégrée et compréhensive, sensible aux questions de genre, dans le secteur du soin. Il leur semble également important de prendre en compte les spécificités de chacune, les femmes ne formant pas un large groupe homogène. Au contraire, elles peuvent avoir différents parcours, différentes aspirations et espoirs, ou venir de milieux différents. Avoir à portée une variété de services sensibles au genre permet de répondre aux différents besoins des femmes et ainsi participer à un meilleur rétablissement.

Ils se sont aussi accordés sur le besoin de davantage de services résidentiels acceptant les enfants et d’un travail de sensibilisation et de déstigmatisation des usagères de drogues.

Les intervenants de terrain requièrent également des outils et méthodes spécifiques afin de créer des campagnes de prévention sensibles au genre et de développer des approches sensibles au genre dans les programmes de soin. Ils épinglent le manque de dispositifs d’échanges de bonnes pratiques entre les professionnels et la nécessité de travailler sur une meilleure accessibilité aux structures de soin. Certaines questions spécifiques doivent être prises en compte par les services, notamment le soutien à l’entourage de l’usagère, l’accès à des consultations gynécologiques et à des moyens de contraception. La constitution d’équipes pluridisciplinaires et/ou de réseaux de professionnels de divers horizons permettent d’accompagner et orienter au mieux les usagères, selon leurs besoins.

Une remarque générale a parcouru les discussions avec les intervenants de terrain : les hommes ont bien souvent un rôle à jouer dans les parcours des usagères et dans la perpétuation des stéréotypes de genre, des rôles genrés et des stigmates envers les femmes usagères de drogues. Il est important dès lors d’impliquer les hommes également, notamment dans les campagnes de prévention et de sensibilisation, ainsi que dans l’accès à la contraception et à la santé (y compris affective et sexuelle). Leur participation à des groupes de parole ou des séminaires au sujet de la confiance en soi, du rapport au corps ou des responsabilités, dans le cadre de programmes d’aide et soins, peut également être un atout9.

Les résultats de la recherche, des interviews et focus groupes menés, suggèrent qu’il y a au moins 13 composantes aux programmes de traitement de la toxicomanie qui sont essentiels à une approche holistique de la satisfaction des besoins des femmes. Ces 13 composantes sont réparties comme suit :

  • 8 piliers qui concernent les stratégies visant à impliquer avec succès les usagères dans le traitement
  • 3 éléments qui rendent compte des trajectoires de traitement uniques des femmes
  • 2 approches pour fournir des services sensibles au genre sont spécifiées10

Nous ne les développerons pas ici, mais invitons nos cher·e·s lecteurs et lectrices à lire leur contenu dans le rapport final GEN-STAR.

Conclusion et recommandations

L’étude GEN-STAR a épinglé le manque d’approches sensibles au genre au sein des services de prévention et le besoin de développer des campagnes de prévention et de sensibilisation sensibles au genre. Ces initiatives ne doivent cependant pas uniquement s’adresser aux femmes et aux filles, mais à la société toute entière. De plus, les initiatives de prévention adoptées devraient s’ancrer dans la durée et leur sujet devrait porter non seulement sur l’usage féminin de substances, mais aussi sur l’égalité de genre, les rôles et responsabilités genrés, et les stigmates sociaux.

Les approches qui visent à faire évoluer favorablement les inégalités de genre aspirent à examiner, questionner et changer les normes de genre et le déséquilibre des forces, de manière à atteindre des objectifs d’égalité de genre et de santé. La promotion de la santé visant à faire évoluer les inégalités de genre améliorerait à la fois les vies des femmes et des hommes, et créerait des chances et opportunités égales en matière de traitement d’usages problématiques. C’est pourquoi, concluent les chercheur·e·s, elle mériterait que l’on s’attarde à développer la recherche à son sujet en Belgique.

Sur base des résultats de la recherche, GEN-STAR formule des recommandations concernant le secteur de la réduction de la demande de drogues en Belgique. Afin d’implanter ces recommandations avec succès, l’implication de l’ensemble des acteurs concernés est indispensable. De même, les autorités politiques, qu’elles soient fédérales, communautaires ou régionales, devraient considérer la nécessité de travailler en proche collaboration avec différents acteurs de terrain et centres spécialisés afin d’impulser des changements durables et effectifs.

  1. Vers une approche globale et intégrée :
    • Un continuum d’interventions et d’approches thérapeutiques : une approche unidimensionnelle (uniquement médicale ou psychologique, par exemple) n’est souvent pas suffisante pour impulser un changement ou le rétablissement d’un· usager·e problématique. Une approche intégrée, attentive aux différentes dimensions composant un individu, est donc recommandée. La combinaison et l’intégration de plusieurs disciplines permettent une telle approche en considérant à la fois les soins médicaux, les conseils psychologiques, le soutien social, l’autonomisation personnelle, la réappropriation du corps et les approches culturelles et philosophiques.
    • Une approche personnalisée dans le cadre d’un service en réseau : les réalités sociales diverses et complexes des usagères ont un impact réel sur les résultats de leur prise en charge ou de leur traitement. Il est dès lors important de former un réseau de services adaptés au genre, capable de répondre à la multiplicité des situations des femmes et d’assurer la continuité des soins.
  2. La formation aux questions de genre et l’échange de bonnes pratiques : former les membres du personnel et faciliter l’échange de bonnes pratiques entre les professionnels pourraient participer à la mise en œuvre des recommandations formulées ci-dessus et à l’adaptation des structures et cadres de traitement.
  3. Focus sur les stéréotypes de genre et les responsabilités genrées des femmes : les usages problématiques de substances psychoactives chez les femmes sont un sujet qui mérite un examen sociologique. Des programmes psychoéducatifs pourraient promouvoir et participer à l’égalité entre femmes et hommes et à la réduction des responsabilités qui pèsent sur les femmes. La question des multiples rôles et responsabilités des femmes devraient être abordées lors de séminaires psychoéducatifs ou lors des séances de thérapie.
  4. Campagnes de prévention ciblées et sensibles au genre : les approches de prévention sensibles au genre doivent être développées. Les campagnes de prévention devraient notamment porter sur quatre aspects : améliorer l’orientation des usagères vers les services appropriés et réduire la stigmatisation sociales des femmes usagères ; mettre en place des groupes de discussion non-mixtes pour les femmes usagères ou des groupes de discussion thématiques afin d’encourager le partage d’expériences dans un environnement sûr et non-jugeant ; améliorer les connaissances de femmes sur les questions de genre liées à la consommation de substances (réduction des risques, santé affective et sexuelle, transmission des maladies infectieuses, etc.) ; mener des campagnes de prévention et de communication ciblant les femmes de plus de 45 ans, qui sont davantage concernées par l’usage ou le mésusage de médicaments psychotropes et l’usage abusif d’alcool.
  5. Évaluation et surveillance : la réussite de la mise en œuvre de nouvelles approches et mesures nécessite des financements suffisants et structurels. L’ensemble des niveaux de compétences sont concernés puisque celles-ci sont réparties entre le fédéral, les communautés et les régions. De plus, il est essentiel de suivre les progrès et développements des programmes sensibles au genre afin d’en évaluer l’évolution. GEN-STAR propose notamment le développement d’une base de données représentative nationale sur la prévalence de la consommation et de l’usage des services au sein de la population belge, afin de mieux appréhender l’ampleur et l’évolution de l’écart de traitement entre les femmes et les hommes.

  1. Schamp, J., Simonis, S., Van Havere, T., Gremeaux, L., Roets, G., Willems, S., & Vanderplasschen, W. (2018). Towards gender-sensitive prevention and treatment for female substance users in Belgium. Final Report. Brussels: Belgian Science Policy.
  2. Pederson, A., Greaves, L., & Poole, N. (2014). Gender-transformative health promotion for women: a framework for action. Health Promotion International, 30(1), 140-150
  3. Kabeer, N., & Subrahmanian, R. (1996). Institutions, relations and outcomes: Framework and tools for gender-aware planning. Sussex, UK: Institute of Development Studies
  4. Schamp, J., Simonis, S., Van Havere, T., Gremeaux, L., Roets, G., Willems, S., & Vanderplasschen, W. (2018). Towards gender-sensitive prevention and treatment for female substance users in Belgium. Final Report. Brussels: Belgian Science Policy.
  5. De Wilde, J. (2006). Gender-specific profile of substance abusing women in therapeutic communities in Europe (Doctoral Dissertation). Gent: Academia Press Gent
  6. Kissin, W.B., Tang, Z.Q., Campbell, K.M., Claus, R.E., & Orwin, R.G. (2014). Gender-sensitive substance abuse treatment and arrest outcomes for women. Journal of Substance Abuse Treatment, 46(3), 332-339
  7. Greenfield, S.F., Back, S.E., Lawson, K., & Brady, K.T. (2010). Substance abuse in women. Psychiatric Clinics of North America, 33(2), 339-355
  8. Les rôles sociaux genrés s’accompagnent d’une série de croyances et d’attentes en termes de comportements. Les femmes, notamment, doivent correspondre aux modèles féminins et maternels dominants (être modérée, féminine, indépendante, être capable de conjuguer travail, couple, enfants, amis, famille, être instinctivement une « bonne mère », prendre soin des autres, etc.), sous peine de sanctions morales, de stigmatisation ou de marginalisation. Or, l’usage de drogues constitue une transgression des formes féminines et maternelles.
  9. A condition toutefois que les intervenants soient attentifs à créer et sauvegarder un sentiment de sécurité chez les femmes.
  10. Les chercheur·e·s précisent que la mesure dans laquelle ces éléments sont atteints dans la pratique peut varier selon l’objectif, le contexte, le nombre et les caractéristiques des usagères. De plus, de nombreux éléments se chevauchent et sont interdépendants les uns des autres. La mise en œuvre de services sensibles au genre à destination des femmes implique l’intégration de tout ou partie de ces treize composantes, qui se combinent afin d’impacter l’expérience des femmes qui accèdent aux soins et leur rétention en traitement.


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